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Doit-on réellement craindre l'émergence de souches de gonocoques "intraitables"?

21 Novembre 2017

         Neisseria gonorrhoeae (aussi connu sous le nom gonocoque), l'agent pathogène responsable de la gonorrhée ou blennorragie, est actuellement classée seconde Infection Sexuellement Transmissible (IST) d'origine bactérienne avec près de 106 millions de nouveaux cas estimés chaque année dans le monde par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) 1. Aux États-Unis, le Center for Diseases Control and Prevention (CDC) estime que 820 000 nouveaux cas de gonorrhée surviennent chaque année 2 tandis qu'en Europe et en France, où des estimations comparables n'ont pas été réalisées, les systèmes de surveillance Euro-GASP (données provenant de 27 à 29 pays) 3 et RésIST/Rénago 4 ont respectivement enregistré 47 953 et 1 569 cas rapportés en moyenne par an sur les périodes 2010-2014 et 2013-2015 4,5.

         Seulement quelques années après la découverte des antibiotiques et leur première utilisation chez l'homme, l'apparition de souches résistantes à ces molécules a été constatée au sein du monde bactérien 6. Cela a été également le cas pour N. gonorrhoeae pour laquelle l'émergence de souches résistantes aux sulfonamides, antibiotiques alors particulièrement utilisés dans le traitement des gonorrhées, a été observée dès les années 1940 7. Depuis, l'isolement de souches de gonocoque résistantes aux différents autres antibiotiques utilisés dans le traitement de cette infection 7 a laissé plané un doute sur notre capacité à soigner à moyen et long terme les patients affectés par cette maladie. Ces dernières années, ce doute a été particulièrement bien illustré par la publication d'une série de rapports par l'OMS et le CDC n'hésitant pas à classer N. gonorrhoeae comme une menace de premier ordre pour l'humanité 1,2,8,9, information par la suite massivement relayée par les médias de masse 10-12 ainsi que dans la presse scientifique 13-15.

         Dans ce contexte, le journal European Journal of Clinical Microbiology and Infectious Diseases a récemment publié une revue dans laquelle les auteurs, après avoir présenté le niveau de résistance à cinq antibiotiques actuellement conseillés pour le traitement de cette infection sur la base des données de trois systèmes de surveillance nationaux et internationaux, insistent sur la nécessité de développer de nouveaux antibiotiques pour lutter contre le gonocoque 7. Selon nous, cette conclusion est tout à fait en adéquation avec l'anxiété générée par les rapports de l'OMS et du CDC susmentionnés sans pour autant refléter la réalité des faits. Ainsi, si l'on analyse objectivement les données présentées par les auteurs 7, on constate qu'aucune souche résistante à l'ensemble des cinq antibiotiques n'a été isolée par les trois systèmes de surveillance étudiés dans l'article. Par ailleurs, le fait que seuls les résultats d'antibiorésistance de cinq antibiotiques soient analysés est selon nous clairement insuffisant pour conclure sur la nécessité de développer ou non de nouveaux antibiotiques utilisables dans le cadre de gonorrhée. Ainsi, plusieurs antibiotiques, dont la pristinamycine 16, l'acide fusidique 17 ou la fosfomycine 18 ont déjà montré leur efficacité sur la bactérie et devraient logiquement être efficaces dans le traitement de cas de gonorrhée 19.

         Par conséquent, au vue de l'ensemble de ces éléments, il est selon nous important de ne pas céder à l'anxiété générée autour de ce sujet mais plutôt de se concentrer sur les actions concrètes à mettre rapidement en place possible pour éviter que cette peur ne devienne réalité. Dans un premier temps, nous conseillons la mise en place de systèmes de surveillance nationaux les plus exhaustifs possibles permettant de surveiller de façon régulière les niveaux de résistance de souches de gonocoque à un panel élargi d'antibiotiques 19. Ces données pourraient par la suite être communiquées aux médecins afin que ces derniers puissent adapter en conséquence l'antibiothérapie prescrite aux patients consultant pour cette maladie infectieuse 19. Enfin, il va s'en dire qu'une amélioration de l'information autour des risques encourus lors de rapports sexuels non protégés et de l'intérêt des préservatifs ont tout leur intérêt dans la lutte contre la gonorrhée.   

 

M. Cédric ABAT, Docteur d’Université en Pathologie Humaine Maladies Infectieuses

Épidémiologiste à l'IHU Méditerranée Infection

 

Références

1.         WHO. Global action plan to control the spread and impact of antimicrobial resistance        in Neisseria gonorrhoeae [Internet]. Lien:             http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/44863/1/9789241503501_eng.pdf. Accès le          29/09/2017.

2.         CDC. Antibiotic resistance threats in the United States, 2013 [Internet]. Lien:             https://www.cdc.gov/drugresistance/threat-report-2013/pdf/ar-threats-2013-508.pdf.          Accès le 29/09/2017.

3.         ECDC. European Gonococcal Antimicrobial Surveillance Programme (Euro-            GASP) [Internet]. Lien: https://ecdc.europa.eu/en/about-us/partnerships-and-            networks/disease-and-laboratory-networks/euro-gasp. Accès le 29/09/2017.

4.         InVS - Santé Publique France. Infections Sexuellement Transmissibles (IST)             [Internet]. Lien: http://invs.santepubliquefrance.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-          infectieuses/VIH-sida-IST/Infections-sexuellement-transmissibles-IST/Bulletins-des-     reseaux-de-surveillance-des-IST. Accès le 29/09/2017.

5.         ECDC. Gonorrhoea - Annual Epidemiological Report 2016 [2014 data] [Internet].       Lien: https://ecdc.europa.eu/en/publications-data/gonorrhoea-annual-epidemiological-        report-2016-2014-data. Accès le 29/09/2017.

6.         Rolain JM, Abat C, Jimeno MT, Fournier PE, Raoult D. Do we need new antibiotics?

            Clin Microbiol Infect 2016; 22:408–15.

7.         Suay-García BPérez-Gracia MT. Drug -resistant Neisseria gonorrhoeae: latest             developements. Eur J Clin Microbiol Infect Dis. 2017 Jul;36(7):1065-1071.

8.         CDC. Cephalosporin-resistant Neisseria gonorrhoeae public health response plan     [Internet]. Lien: https://www.cdc.gov/std/treatment/ceph-r-responseplanjuly30-            2012.pdf. Accès le 29/09/2017.

9.         WHO. Global priority list of antibiotic-resistant bacteria to guide research, discovery,       and development of new antibiotics [Internet]. Lien:             http://www.who.int/medicines/publications/WHO-PPL-Short_Summary_25Feb-            ET_NM_WHO.pdf. Accès le 29/09/2017.

10.       Sciences et Avenir. La "chaude-pisse" pourrait-elle devenir incurable? [Internet]. Lien:          https://www.sciencesetavenir.fr/sante/sexualite/chaude-pisse-la-gonorrhee-pourrait-   elle-devenir-incurable_114595. Accès le 29/09/2017.

11.       La dépêche. La gonorrhée, de plus en plus résistante aux antibiotiques [Internet]. Lien:   http://www.ladepeche.fr/article/2017/07/07/2608525-la-gonorrhee-de-plus-en-plus-    resistante-aux-antibiotiques.html. Accès le 29/09/2017.

12.       FranceInfo. L'OMS alerte sur une résistance accrue de la gonorrhée aux antibiotiques   [Internet]. Lien: http://www.francetvinfo.fr/sante/l-oms-alerte-sur-une-resistance-      accrue-de-la-gonorrhee-aux-antibiotiques_2273598.html. Accès le 29/09/2017.

13.       Lahra MM, Donovan B, Whiley DM. Decreased susceptibility to cephalosporins             among gonococci? Lancet Infect Dis. 2014 Mar;14(3):186.

14.       Duncan S, Duncan CJ. The emerging threat of untreatable gonococcal infection. N         Engl J Med. 2012 May 31;366(22):2136.

15.       Ohnishi M, Golparian D, Shimuta K, Saika T, Hoshina S, et al. Is Neisseria             gonorrhoeae initiating a future era of untreatable gonorrhea?: detailed characterization          of the first strain with high-level resistance to ceftriaxone. Antimicrob Agents     Chemother. 2011 Jul;55(7):3538-45.

16.       Capp AB, Gonçalves HD, Silva P, Coutinho Ada R, Pannunzio Filho M, et al.             Pristinamycin in gonorrhea. Hospital (Rio J). 1965 Dec;68(6):1329-39.

17.       Jones RN, Biedenbach DJ, Roblin PM, Kohlhoff SA, Hammerschlag MR. Update on       fusidic acid (CEM-102) tested against Neisseria gonorrhoeae and Chlamydia      trachomatis. Antimicrob Agents Chemother. 2010 Oct;54(10):4518-9.

18.       Hauser C, Hirzberger L, Unemo M, Furrer H, Endimiani A. In vitro activity of             fosfomycin alone and in combination with ceftriaxone or azithromycin against clinical            Neisseria gonorrhoeae isolates. Antimicrob Agents Chemother. 2015 Mar;59(3):1605-        11.

19.       Raoult D. Gonorrhea resistance: don't forget the old chaps. Eur J Clin Microbiol Infect Dis. 2017 Sep 15.

 


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